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✴️Je ne suis pas née sous une bonne étoile !

Je dois la vie à ma mère schizophrène ! Celle-ci avait caché son gros ventre à l'aide de bandages bien serrés jusqu'à ses cinq mois de grossesse alors qu'il était désormais impossible que ma grand-mère me fasse « sauter » à l'aide d'aiguilles à tricoter ! Mon grand-père avait tout de même cru bon de montrer à ma mère en la corrigeant avec force une canne à la main que c'était la honte pour notre famille, qu'une fille-mère ne trouverait pas de mari et qu'en plus je serai toujours une bâtarde ! Ma mère avait "couché" avec un gitan de passage à la fête foraine celui-ci ayant disparu au petit jour...

Pour la petite histoire...

Je suis née le 31 mars 1959 dans une famille de paysans et d'artisans dans un petit village au bord de la Dordogne. C'est le médecin du village qui a aidé ma mère à accoucher. D'après ce qu'on m'a raconté, elle a beaucoup crié ! Elle avait 22 ans.

Après, l'histoire devient floue. Ma grand-mère m'a dit qu'elle s'était occupée de moi et qu'elle me mettait au sein de ma mère quand j'avais faim. Je ne sais pas quand ma mère est retournée à l'hôpital psychiatrique au Centre Abbadie à Bordeaux mais probablement peu de temps après.

Mes grands-parents se sont alors occupés de lui trouver un mari et un père pour moi. Ils ont mis quatre ans. Mon grand-père avait été fait prisonnier pendant la Guerre et avait sauté en route du train qui l'emmenait au Camp d'internement de Drancy. Un fermier à Puiseaux près d'Orléans l'avait secouru et caché pendant des mois. Retourné en zone libre de l'autre côté de la Dordogne où ma grand-mère, ma mère âgée de cinq ans et mon oncle de un an, s'étaient réfugiés, mon grand-père avait gardé contact et ils avaient continué de s'écrire après la Guerre. C'était donc tout naturellement que ce fermier prénommé Léon avait parlé de son neveu, un jeune-homme dont la femme venait de le quitter du fait qu'il ne pouvait avoir d'enfants. Dès lors, une rencontre fût organisée et je vis mon père pour la première fois lorsque j'avais quatre ans. Il m'avait apporté une poupée Bella qui était presqu'aussi grande que moi. Il ne faisait nul doute dans ma tête d'enfant que c'était bien le père que j'attendais depuis si longtemps ! Le mariage eût lieu en février de l'année suivante et j'étais ravie d'avoir deux parents... 

Mon père venait d'une famille bourgeoise parisienne et était le seul « manuel » de la famille. Il exerçait le métier de peintre en bâtiments. À Paris, il était à son compte mais dans mon village, il n'y avait pas assez de travail pour qu'il s'installe. Il dut donc trouver un patron. Il n'avait pas de permis de conduire et parcourait tous les jours des kilomètres à mobylette pour rejoindre les chantiers, protégeant sa poitrine du froid mordant l'hiver avec du papier journal. Le weekend, il aidait mon grand-père et mon oncle à la menuiserie derrière la maison. Mon grand-père avait des ouvriers et des apprentis qui mangeaient à la maison le midi. Ma grand-mère était surchargée de travail : la vigne, les animaux, le jardin, moi bébé puis enfant, ma mère malade, tuer les animaux pour le repas, préparer des repas pour dix, sur une cuisinière à bois Rozière ! Nous n'avions aucun confort. Pas d'eau chaude, pas de chauffage, juste une cheminée, pas de WC — des pots de chambre qu'on me chargeait de vider dans la fosse à purin servant de compost au fond du jardin — et aucun appareil électroménager, pas de téléphone non plus ni la télé bien sûr ! Mes grands-parents écoutaient les nouvelles à la radio et les chansons de Charles Trenet. 
Nous vivions à côté de la Cave coopérative viticole. Celle-ci est un groupement de vignerons. Elle produit et vend du vin issu des raisins de ses adhérents. Elle effectue en commun les opérations de vinification, de stockage, de vente et, pour beaucoup d’entre elles, de conditionnement. Tout le monde dans le village avait son lopin de vigne. Mon grand-père avait sa propre petite production familiale et on déversait le trop-plein de raisin à la Cave. À la saison des vendanges, j'observais depuis la fenêtre de ma chambre le ballet incessant des tracteurs et des tombereaux pleins à ras-bord. L'odeur des tanins de la râpe envahissait l'atmosphère et les rats, les gros, les noirs à longue queue, pullulaient dans le fossé devant la maison. Il n'y avait pas de tout-à-l'égoût. Tout se passait à ciel ouvert. Le lieu de vie de mes grands-parents était en contrebas et la nuit, j'entendais le clapet du piège inventé par mon grand-père et constitué d'un lourd parpaing se refermer sur le rat attiré par le bout de fromage ! 
Ma mère piquait souvent des « crises de nerfs » comme on appelait ça dans la famille ! Je n'ai que peu de souvenirs de ma petite enfance.

Lorsque je regarde les photos de moi petite, je vois une petite fille aux grands yeux noirs, à la peau mate, aux jambes arquées et aux cheveux courts coupés "au bol". Ma grand-mère disait toujours que comme ça, on n'avait pas besoin de les brosser ! Ce n'est qu'à l'âge de 14 ans que j'eus enfin le droit de les laisser pousser.
Mon souvenir le plus ancien remonte à mes deux ans. Mes grands-parents étaient partis à Revel dans les Pyrénées et m'avaient laissée seule avec ma mère pour la première fois ! Ma mère en avait profité pour aller au bal du village voisin en vélo. Je me souviens être assise sur un banc au bord de la piste de danse pleurant en la voyant tournoyer dans les bras d'un homme !
Les souvenirs me reviennent par bribes.

On m'emmenait "voir" maman au Centre Abadie à Bordeaux à 30 km du village et les infirmières me donnaient des petits flacons vides de médicaments pour m'occuper pendant que mes grands-parents attendaient que ma mère sorte de sa énième séance d'électrochocs
Je ne me souviens plus que des bananes trop mûres que mon grand-père m'achetait à l'épicerie du coin en sortant. C'était un fruit exotique comme les dattes à Noël. Je déteste les fruits mûrs. Avec ma grand-mère, il n'y avait pas de gaspillage à cause des guerres et des privations. Elle était née en 1907, elle ne sait trop quel mois. L'été, on ramassait les pêches dans les vignes derrière la maison, celles qui étaient tombées au sol et étaient abîmées mais qui faisaient de bonnes réserves de conserves pour l'hiver. On commençait les récoltes de fruits fin mai, début juin avec les cerises burlats, puis les bigarreau 'Napoléon'. Je grimpais aux arbres dans le verger de la vieille Emma, au bout de la route de la Cave, et remplissais ma bouche et mon panier qui dégoulinait un peu de son jus rouge foncé. Les moineaux étaient passés avant moi, mais ces vieux cerisiers offraient encore de généreuses récoltes. À la Saint-Jean, on ramassait par terre les petites poires de notre vieux poirier à côté des cabanes à lapins, là où l'on s'asseyait sur le banc rongé par les vers. Ces petits fruits à la chair blanche, croquante, douce, on les faisait pocher parfois dans du vin rouge, mais le plus souvent dans un peu d'eau sucrée. En fait, ma grand-mère préférait les fruits en compote, mirabelles et reine-claudes, abricots. Moi, je mangeais les fruits croquants sur l'arbre n'écoutant pas les mises en garde de ma grand-mère me prévenant que j'aurai la "courante" ! Dans le jardin, je me gavais des fraises chauffées par le soleil ! Juste au coin du potager, le vieux figuier donnait encore de bien belles figues juteuses. Le dimanche, on allait couper quelques melons pour le repas de famille qui agrémenteraient les oeufs mimosa !

Après l'école, j'aidais les grandes personnes à équeuter les haricots, dénoyauter les prunes, détacher les fleurs de tilleul des énormes branches que mon grand-père ramenait de chez son ami Maxime. On faisait des conserves de tout pour l'hiver : tomates, haricots, pêches, des confitures de melon d'Espagne et on faisait sécher le tilleul dans de grands sacs de coton accrochés aux poutres du grenier !

À suivre

Marie Agnès READING
Alias Bipolaire On Air


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